La plante des pieds portait de nocturnes radicelles,
José Lezama Lima, Para llegar a la Montegobay
La maison a été tout au début une seule image, à l’intérieur je me déplaçais avec l’aide de ma grand-mère : à travers la tessiture de sa voix, la tessiture de la lumière baignant le jardin, la longueur des années faisant du temps une métaphore inépuisable du bonheur. Cette image unique a commencé à se répandre lorsque j’ai commencé à prendre des photos, il m’a suffit tout simplement de suivre ma grand-mère en lui demandant de poser derrière une fleur, ou en train de l’arroser, en train de prendre un fruit, de se promener dans la ville, en train de manger; elle était patiente. Mais un jour, sans aucune motivation précise, j’ai entrepris le chemin tout seul et, pour la première fois, je commençais à voir ce qui m’avait entouré jusqu’alors.
Quelques années plus tard j’ai tourné mes yeux vers l’écriture et ces images entraient dans la parole, un autre territoire de l’image : « … les couloirs sont les distances qui établissent dans chaque chambre la garniture du rêve et des garde-robes, tandis que dans la cuisine s’augmente la puissance à la gazinière qui clôt toujours la cérémonie en répandant les rumeurs d’un succès en bouchées d’arômes exquis lorsqu’on enlève le couvercle pour jeter une pincée de sel. Il y a deux figuiers dans le jardin, fruits de mes mains et des yeux de ma grand-mère ; un grand arbre de pomélos qui soupesa la joie de mon enfance, et les escargots solitaires qui parcourent les feuilles vertes de leur propre mélancolie. Je me souviens, combien j’en ai torturé !, aux sels de l’oisif avec lesquels j’entretenais, tel un architecte, les fragments du potager… »
Pour d’autres raisons qui appartiennent à une autre histoire, les images qui étaient devenues écriture, sont redevenues images dans le corps d’un film ; les deux : l’image de la parole et l’image tout court, s’enchevêtraient d’ores est déjà sans avoir de nuances particulières, il ne s’agissait que d’une seule image, comme au début la maison le fut.
Malheureusement à la mort de ma grand-mère, la famille s’est décomposé en bandes ennemis et je n’ai plus pu retourner dans cette maison ; pourtant je rêve parfois que je m’y promène, que j’y revis tous les mystères, l’amitié, l’amour, la poésie, je rêve que j’écris en me promenant, et cela me produit un bonheur ineffable, peut-être car le lendemain je ne me souviens jamais de ce que j’écris. Y aura-t-il dans ces lignes au moins une image du rêve ?